
En France, la difficile transmission de la langue maternelle chez les populations d'origine étrangère
Reportage France
La journée mondiale de la langue maternelle a lieu samedi 21 février. En France, souvent par peur des discriminations, un Français issu de l'immigration sur quatre n’a pas appris la langue maternelle de ses parents ou grands-parents, selon une étude de l'institut One Poll. Pourquoi l'héritage linguistique est-il si difficile à transmettre au sein des familles ?
Louise, du haut de ses cinq ans, pétille d'énergie. D'une voix douce, Nasséra, sa grand-mère, parle de son enfance en Kabylie, dans le nord de l'Algérie. C'est dans les bras de sa mère qu'elle rejoint son père ouvrier dans les usines automobiles Renault en France, à l'âge de neuf mois.
« Mes deux parents sont Algériens. Mon père est arrivé en 1953 à Paris. C'est la première génération qui a immigré. Il est arrivé bien avant l'indépendance de l'Algérie. Il a commencé donc à apprendre le français par son travail dans les usines automobiles Renault. Après l'indépendance en 1964, il a amené sa femme en France et leur premier enfant qui était moi », se remémore-t-elle.
Assises autour de la table de la salle à manger, Sarah, 37 ans, et sa cadette Amina, 31 ans, interrogent leur mère. Pourquoi ne parlent-elles pas la langue de leurs grands-parents, le kabyle ? « J'étais à l'école en France depuis la maternelle. Je me sens plus proche de la langue française que je maîtrise beaucoup mieux. Même si mes parents, eux, me parlaient kabyle, mais moi, je répondais en français. Des fois, on s'interroge avec mon mari : "Mais comment cela se fait qu'on n'a pas transmis ?" Nos enfants ne parlent pas la langue de leurs grands-parents, de leurs origines. Je pense que c'est volontaire de notre part parce qu'on n'a jamais fait l'effort, nous, de parler kabyle à la maison. C'était plus facile pour moi de vous parler français que kabyle », leur raconte Nasséra.
« La priorité, c'était l'intégration par l'école. Papa, lui, devait apprendre à parler français grâce à toi. Toi, tu devais gérer une famille de quatre enfants en travaillant aussi. Vous n'avez cessé de nous dire, depuis toutes petites "L'école d'abord, c'est la priorité". Dans une volonté d'avoir une sorte de catalyseur d'intégration par l'école, vous en avez peut-être ''oublié votre kabyle'' », lui répond sa fille.
Transmettre une langue, ce n'est pas si simple. La linguiste Christine Deprez s'appuie sur l'exemple des couples mixtes et constate que certaines langues sont plus valorisées que d'autres :
« On peut facilement imaginer qu'un couple franco-américain a plus de chances de transmettre sa langue qu'un couple franco-bambara, par exemple. Pourquoi ? Parce qu'il y a une valorisation de la langue anglaise dans tous les pays, y compris en France. C'est assez évident que c'est une langue d'avenir, une langue porteuse. Le bambara ne l'est pas, sauf dans une petite communauté un peu élitiste et qui revendique sa culture. La langue bambara n'est pas une langue qui est particulièrement valorisée en France. Si vous demandez aux gens ce que c'est, ils répondent ''C'est un dialecte africain''. Il n'y a pas du tout une perception culturelle positive. Elle peut même être entachée d'une forme de racisme. À la fois un racisme colonial, un racisme ethnique, un racisme religieux, etc. Il y a des gens qui cachent leur langue, mais en général, ce sont les enfants. Ils ne mentionnent pas la langue d'origine. Il ne faut pas se culpabiliser, c'est normal. Peut-être qu'après, dans 20 ans, ils vont avoir envie de l'apprendre. »
C'est le cas d'Amina, 31 ans, qui prend des cours de kabyle. Mais sa mère ne l'aide pas dans cet apprentissage. « Je ne l'ai pas sollicitée. Je fais cela dans mon coin avec mes amis sur internet », explique-t-elle. À cinq ans et demi, Louise est contente de dire ses premiers mots dans la langue de ses grands-parents. Entre le kabyle et le français, sa famille l'écoute émerveillée.
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