
France-Algérie: pour le cardinal Jean-Paul Vesco, «Il y a besoin d'une reconnaissance fraternelle»
Le grand invité Afrique
Pour sortir de la crise actuelle entre la France et l'Algérie, « les gestes mémoriels d'Emmanuel Macron ne suffisent pas », disent en substance le cardinal-archevêque d'Alger et le recteur de la Grande Mosquée de Paris, qui signent, dans le journal Le Monde, un appel conjoint à la fraternité entre les deux pays. Et les deux chefs religieux, le chrétien et le musulman, pensent qu'il existe un chemin pour parvenir à cette fraternité entre les deux peuples de France et d'Algérie. En ligne d'Alger, le cardinal-archevêque Jean-Paul Vesco répond aux questions de Christophe Boisbouvier.
RFI : Monseigneur Jean-Paul Vesco, vous écrivez que la dégradation actuelle des relations franco-algériennes plonge ses racines dans un passé douloureux et que les paroles de réconciliation ont manqué. Mais la France n'a-t-elle pas reconnu, ces dernières années, sa responsabilité dans l'assassinat de plusieurs combattants et militants indépendantistes pendant la guerre d’Algérie ?
Bien sûr qu'il y a eu des paroles qui sont allées dans ce sens. Et sans doute que le président Macron est l'un des présidents qui a le plus fait pour cela. Mais ce n'est pas de cela dont je veux parler. C'est en fait l'impossibilité pour les Français d'aujourd'hui de comprendre la blessure que peuvent laisser 130 années de colonisation dans l'âme d'un peuple et avec la violence qui l'a accompagnée, et au moment de la colonisation et au moment de la guerre d'indépendance. Et ça, nous, Français, moi, Français, je suis né en mars 1962, c'est-à-dire que j'ai exactement l'âge de l'Algérie indépendante. Je ne l'ai pas ressenti, on ne me l'a pas enseigné. Il m'a fallu ces 20 années de vie en amitié dans un pays pour comprendre, pour sentir que l'on ne peut pas simplement être parti en 1962 et considérer que c'est fini, qu'il ne s'est rien passé. Et donc je crois qu'effectivement, il ne manque pas simplement des paroles, il manque… Et ça, c’est beaucoup plus compliqué, il manque dans notre être la conscience des blessures que le fait d'être sur sa propre terre comptait pour rien pendant des générations. Et ça, ça laisse des traces profondes. Et il y aurait besoin effectivement d'une reconnaissance, mais simplement fraternelle, pas simplement des gestes politiques, mais d'avoir conscience de cela. Je ne sais pas si c'est encore possible. Alors c'est vrai que j'ai fait souvent le parallèle avec la question des abus sexuels dans l'Église. Il nous a fallu, nous évêques, à un moment, avoir entendu suffisamment de victimes, avoir été touchées pour comprendre dans notre chair ce que représentent les conséquences d'abus sexuels. Avant, nous avons dit des paroles, nous avons présenté des excuses au nom de l'Église. Elles ne valaient pas. Et ce qu'il manque aujourd'hui, c'est effectivement pour nous Français qui n'avons pas connu, qui n'avons pas dans notre mémoire collective ce qu’est la colonisation, ce qu’il manque, c’est que nous n'avons pas conscience des blessures qu'elle a laissées. Et il faudrait simplement qu'à un moment cela soit véritablement reconnu. Et je crois que ça a manqué. Et il y a besoin d'une réconciliation profonde, c'est-à-dire que l'Algérie a besoin de se réconcilier avec elle-même, a besoin à un moment de pardonner. Et évidemment, il est très difficile de pardonner quand la personne ou l'Etat n'a pas conscience de ce qu'a pu causer cette période-là. C'est une responsabilité collective.
Vous écrivez que la tentation est grande d'instrumentaliser la mémoire pour en faire un champ de bataille. Est-ce que vous pensez, comme l'opposant algérien Saïd Sadi, que le système algérien invoque invariablement l'ordre colonial pour faire diversion sur ses échecs ?
Je ne risque pas de rentrer sur ce terrain-là. Je dis simplement qu'on accuse effectivement facilement l'Algérie d'instrumentalisation de son histoire. Et ça a été dit. Mais la première instrumentalisation, c'est celle de la négation de cette histoire. L'origine de cette instrumentalisation, c'est que précisément, il n'y a pas eu de paroles de la part de celui qui a été le colonisateur sur ce qui s'est passé. Et donc après, ça permet évidemment toutes les instrumentalisations. Donc l'instrumentalisation, ce n'est pas seulement par la parole, c'est aussi par le silence. Mais celui qui décidera de passer à autre chose, c'est le colonisé, ce n'est pas le colonisateur. Et donc j'alerte sur le fait que chaque fois qu'effectivement on parle de l'Algérie comme un ennemi, ce sont des millions de Français qui se sentent touchés, qui se sentent insécurisés. Et ça, pour moi, c'est une vraie question. C'est un vrai problème. Et avec le recteur de la Grande mosquée, on a voulu dire que les Franco-Algériens, et ceux qui ont des relations entre les deux pays et qui sont extraordinairement nombreux, sont un facteur d'unité et de fraternité. Et aujourd'hui, ce sont ceux qui sont le plus insécurisés, montrés du doigt. Et c'est une réalité.
L'une des causes de la crise actuelle, c'est la détention en Algérie de deux ressortissants français, l'écrivain Boualem Sansal et le journaliste Christophe Gleizes. Pour le premier, la Cour d'appel d'Alger a tranché, il est condamné à cinq ans de prison. C'est définitif. Le seul espoir qui lui reste, c'est une grâce du président Tebboune. Qu'est-ce que vous en pensez ?
Alors d'abord, il convient de ne pas du tout faire l'amalgame entre ces deux personnes et ces deux procès qui n'ont strictement rien à voir. Pour ce qui concerne Christophe Gleizes, je ne m'exprimerai absolument pas. Et pour ce qui concerne Boualem Sansal, je ne m'exprimerai pas non plus, sinon que je pense qu'il lui a été rendu un bien mauvais service d'en faire un enjeu politique entre deux États. Évidemment qu'on espère tous qu'une solution puisse être trouvée, qu’une solution humaine puisse être trouvée, mais c'était lui rendre un bien mauvais service que d'en faire un enjeu politique entre deux États.
Éminence, je vous remercie
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