
Dr. Pierre Micheletti: régler «les crises» est «la meilleure façon de relancer l'économie mondiale»
Le grand invité Afrique
En ce dernier jour de 2025, arrêtons-nous sur l'un des changements majeurs de l'année, la suppression par Donald Trump de l'Agence américaine pour le développement (l'USAID). Quel est l'impact réel de cette mesure en Afrique ? Et comment combler le trou des 35 milliards de dollars que l'USAID versait chaque année dans le monde ? Le docteur Pierre Micheletti a une solution. Après Médecins du Monde, il est désormais le président d'honneur d'Action contre la faim et l'un des administrateurs de SOS Méditerranée. Il répond aux questions de Christophe Boisbouvier.
RFI : Dr. Pierre Micheletti, vous dites que l'aide humanitaire internationale est vitale pour 300 millions de personnes dans le monde. Quel est l'impact du démantèlement de l'Usaid pour toutes ces personnes ?
Dr. Pierre Micheletti : L'Usaid représentait plus de 40 % de l'enveloppe annuelle. C'est dire que donc, le retrait des États-Unis est un événement majeur pour tout l'équilibre du système financier, avec toutes les conséquences induites auprès des populations qui, du coup, ne pourront plus être desservies sur l'Afrique. En tout cas, les pays qui, du point de vue humanitaire, étaient les plus soutenus par les États-Unis jusqu'à 2024, c'était la République démocratique du Congo, l'Éthiopie, le Soudan et le Soudan du Sud.
Et vous qui êtes l'un des administrateurs de SOS Méditerranée, voyez-vous de nouveaux migrants impactés par ce démantèlement de l’Usaid ?
Alors l'action de SOS Méditerranée et les sauvetages effectués par l’Ocean Viking rendent compte de naufrages de populations qui tentent la traversée. Ces populations qui sont des symptômes des malheurs du monde, parce qu'on retrouve le grand cortège des pays africains concernés, en particulier par les conflits. L'Éthiopie, la Somalie, le Soudan, le Soudan du Sud, le Nigeria, le Mali sont les pays qui ont généré le plus de traversées dans l'expérience acquise par SOS Méditerranée. On voit bien qu'on a donc là l'expression de quelques-unes des grandes crises africaines.
Alors, toutes ces informations concernent 2024, et pour 2025 ?
Oui, on a à peu près le même profil, avec une montée en puissance des populations secourues d'origine soudanaise, ce qui rend complètement compte de l'accélération de la violence qu'on constate au Darfour en particulier, et dont rend compte le profil d'un certain nombre de rescapés secourus. Ça, c'était vrai jusqu'au mois d'août, puisque le bateau Ocean Viking a dû interrompre ses sauvetages suite à une attaque des garde-côtes libyens qui s'est produite le 24 août dernier. Et il vient de reprendre ses activités il y a quelques jours.
Alors, pour ne rien arranger, la France, l'Allemagne, le Royaume-Uni réduisent également leur aide. Et vous, Pierre Micheletti, vous proposez un nouvel ordre mondial de l'aide humanitaire, un nouvel ordre basé sur 86 pays, soit la moitié des États qui siègent à l'ONU. De quoi s'agit-il ?
Alors pour ce qui concerne maintenant les perspectives de solutions, eh bien, elles découlent de l'examen du modèle économique de l'aide humanitaire internationale. Ce modèle économique, il est alimenté par un petit club, entre guillemets, d'une vingtaine de pays, dont le leader était les États-Unis. Ces pays sont tous des pays occidentaux ou proches de pays occidentaux, comme les Émirats arabes unis et l'Arabie Saoudite. Et donc, pourquoi ne pas profiter, entre guillemets, du séisme que représente le départ des États-Unis pour réinterroger la nécessité d'ouvrir les contributions à un panel beaucoup plus large de nouvelles puissances économiques telles que la Chine, la Russie, le Brésil, le Mexique, l'Indonésie ? Et donc, si au lieu de ce petit nombre de 20 pays contributeurs, on sollicitait les 86 pays qui sont des pays à revenu haut ou à revenu moyen haut, il faudrait qu'ils abondent l'enveloppe financière à hauteur de 0,06 % de leur Revenu national brut, ce qui, du point de vue volumétrique, est assez accessible et réaliste.
Et quel serait l'intérêt pour un gouvernement chinois, russe ou brésilien de mettre au pot dans l'aide humanitaire internationale ?
De considérer que, du point de vue des relations internationales, ces gouvernements, comme les gouvernements occidentaux aujourd'hui, ont tout intérêt à tarir les principales crises et les principaux lieux d'affrontement sur la planète, puisqu’une paix qui gagnerait du terrain et un développement qui gagnerait du terrain, c'est la meilleure façon de contribuer à une relance de l'économie mondiale.
À la tête de ce nouvel ordre mondial de l'aide humanitaire, vous proposez une nouvelle gouvernance. Fini la suprématie des Occidentaux ?
Oui, parce qu’il est bien évident que de nouveaux pays contributeurs tels que l'Indonésie, le Mexique, le Brésil ou la Chine, et bien ils auraient donc à gagner d’un modèle économique potentiel plus générateur de revenus pour eux. Mais ils ne seront prêts à contribuer à une enveloppe mutualisée que s'ils voient s'organiser une gouvernance du système qui leur conviendra aussi. Et c'est pour ça que le multilatéralisme n'est pas mort et enterré, dès lors que l'on se pose la question d'une gouvernance équilibrée entre tous les pays contributeurs au plan financier.
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