
Dans le numéro d’IDÉES de cette semaine, Pierre-Édouard Deldique invite Jean-Luc Marion non pour une conversation sur la phénoménologie (sa spécialité) mais pour parler de sports. Avec La raison du sport (Grasset, 2026), cette figure majeure de la philosophie, de la phénoménologie française, membre de l’Académie française, nous propose en effet un essai inattendu et personnel.
Loin de ses domaines habituels — la donation par exemple -notre invité se tourne vers une pratique qu’il connaît: la course à pied ; le fond, le demi-fond. Ce thème lui permet de poser une question à la fois simple et vertigineuse — que faisons-nous vraiment lorsque nous faisons du sport ?
Au micro de Pierre-Édouard Deldique, il est beaucoup question du grand champion que fut Michel Jazy (que nous écoutons grâce aux archives), une star des années 60. Un modèle pour le philosophe qui a eu la chance de le rencontrer.
Dès les premières pages de ce livre, Marion fait un constat que chacun peut vérifier : le sport est devenu un phénomène universel, omniprésent dans les sociétés contemporaines mais il demeure une énigme.
Au fait, pourquoi court‑on ? Pourquoi s’aligner dans la foule anonyme d’un marathon ? Certainement pas, écrit-il, pour la « gloriole » de dépasser un inconnu ou pour impressionner ses proches. Le geste sportif répond à une nécessité plus profonde : se prouver que l’on existe encore, s’arracher à la quotidienneté, s’ouvrir au monde, unifier en soi la machine et l’âme en une seule chair.
Le sport apparaît ainsi comme une expérience existentielle, un passage vers un « autre monde », plus vrai que celui du quotidien.
Au micro, il s’explique. Pour Jean-Luc Marion, le sportif cherche moins à vaincre autrui qu’à s’atteindre soi‑même. Cette idée est née de son expérience personnelle avec laquelle il commence son livre : l’effort sportif est une épreuve de soi, une manière d’éprouver sa finitude et de la dépasser dans le mouvement même qui l’atteste.
Le philosophe nous alerte aussi sur la transformation des athlètes en images, pire, en icônes et la conversion des spectateurs en consommateurs. Cette dérive spectaculaire, liée à un marché — dopage compris — menace de dénaturer l’expérience sportive originelle.
Le sport moderne est donc pris entre deux régimes : l’ascèse intérieure et la compétition spectaculaire. « Où donc court-il ? Et pour combien de temps encore ? », demande-t-il.
Le philosophe mobilise la phénoménologie pour penser le corps sportif. Il s’appuie sur la distinction entre « corps‑machine » et « corps‑chair », il montre que le sport ne peut être réduit à une mécanique de performance. Non, le sportif n’est pas un instrumentiste de son propre corps : il habite son corps, il est son corps.
L’effort, la souffrance, l’abandon, la répétition, l’ascèse — autant de dimensions que Jean-Luc Marion décrit avec pertinence.
Le penseur, réputé pour la rigueur de ses textes philosophiques, adopte ici une langue plus libre, plus incarnée, parfois lyrique. Il évoque les champions qu’il a admirés, ou bien encore les courses qu’il a vécues.
Au terme de son enquête, il pose une question décisive mais rarement posée : quelle expérience spirituelle se joue dans le sport ?
Le sport, en unifiant l’âme et la machine, en exposant le sujet à sa propre finitude, en l’ouvrant à un monde plus vrai, pourrait bien être une voie d’accès au spirituel, au sens large — non confessionnel — d’une expérience de dépassement de soi et d’ouverture au réel.
Programmation musicale :
- Four blues - With bounce - David Lively Sé pou vélo - Tropical Jazz Trio (Alain Jean-Marie ; Roger Raspail ; Patrice Caratini) Étude n° 3 Running - Vanessa Wagner (compositeur : Nico Muhly) Walrus hunting - Christine Ott ; Torsten Böttcher.