Avec Une heure à soi, un essai publié dans la collection blanche (Gallimard), Adèle Van Reeth s’interroge : comment vivre avec ce qui nous échappe ? Après avoir exploré le deuil dans Inconsolable à la suite de la disparition de son père, la philosophe, écrivaine, ancienne directrice de France Inter, interroge notre incapacité à demeurer seuls avec nous-mêmes. Elle est l’invitée de Pierre-Edouard Deldique dans « Idées ».
Le point de départ est en somme une phrase de Pascal : « On ne s’occupe que de ce qui n’est pas, et non de ce qui est. » Cette intuition sert de fil conducteur à un livre qui interroge notre rapport au vide que nous comblons en nous divertissant (le fameux divertissement), le vide comme expérience intérieure.
Pourquoi éprouvons-nous le besoin de remplir chaque instant de nos vies ? Pourquoi l'inactivité, le silence ou l'attente nous paraissent-ils si souvent insupportables ? « On pourrait presque penser la totalité de notre existence avec pour seule image, le vide qui se remplit », écrit-elle.
Pour explorer ces questions, Adèle Van Reeth adopte une forme qui lui va bien, à la frontière de l'essai philosophique et du récit personnel.
La narratrice, débordée par les sollicitations professionnelles et familiales, part quelques jours dans un monastère afin de s'extraire du tumulte quotidien. Mais le retrait ne produit pas l'apaisement attendu. L'épreuve du silence devient plutôt celle d'une confrontation avec soi-même.
Ses propos tenus avec passion et conviction au micro, et les pages de son livre, soulignent que le problème du vide n’est pas un phénomène contemporain. Les écrans, les réseaux sociaux ou la toute-puissance numérique ne sont pas les causes premières de notre agitation, ils offrent des réponses nouvelles à une difficulté ancienne.
En cela, Van Reeth rejoint la réflexion pascalienne sur cette tendance profondément humaine à fuir les questions essentielles pour oublier notre destin.
On peut lire Une heure à soi comme une critique de l'idéal contemporain de la vie pleine. Travail, loisirs, projets, développement personnel : tout semble nous pousser à optimiser notre temps.
La philosophe suggère que l’activité forcenée peut parfois masquer une difficulté plus profonde à affronter notre finitude, notre solitude ou notre vulnérabilité.
L’ouvrage n’est pas un manuel de bien-être. Loin s’en faut. Il constate que le vide nous accompagne, alors plutôt lui faire une place plutôt qu'à le combattre. Et là, dans une forme de rebondissement, nous passons de Pascal à Jean-Jacques Rousseau et à ce « sentiment d’exister » que le philosophe développe dans une de ses rêveries de promeneur solitaire. Ayons conscience d’exister et savourons notre existence.
Au fond, Adèle Van Reeth propose une méditation sur l'attention au temps qui passe, au présent. À notre époque dominée par l'injonction à l'occupation permanente, cette réflexion possède une portée à la fois philosophique et quasiment politique : retrouver une heure à soi n'est pas seulement un luxe, c'est une manière de résister à la saturation du monde.
Par son écriture vivante, souvent drôle, son récit autobiographique (même si l’auteure parle de narratrice), son usage et son dialogue constant avec les philosophes, Une heure à soi offre une contribution à ce thème finalement éternel, vivre sans chercher sans cesse à remplir le vide qui nous constitue.
« Que faut-il pour qu’une journée se suffise à elle-même ? » La réponse est dans le livre et dans ce numéro du magazine « Idées ».
Programmation musicale :
- Opening - Michael Riesman (compositeur : Philip Glass) On a pris le temps - Gaël Faye ; Grand Corps malade ; Ben Mazue Becalmed - Brian Eno Temps de vide - Maë Defays.