
Dans IDÉES cette semaine, Pierre-Édouard Deldique reçoit l’historienne, spécialiste de l’Afrique, Elara Bertho qui nous propose un nouveau livre, publié aux CNRS Éditions. Son titre ? : « Conakry, une utopie panafricaine ». L’ouvrage, au cœur de notre conversation, est une contribution majeure à l’histoire intellectuelle et politique de l’Afrique postcoloniale.
À travers une enquête sensible et rigoureuse, l’auteure explore la manière dont la Guinée de Sékou Touré, après l’indépendance fracassante de 1958 joua la carte du panafricanisme, en particulier sa capitale, Conakry qui fut entre les années 1950 et 1970, un lieu où se cristallisèrent espoirs révolutionnaires, solidarités transnationales et rêves d’émancipation.
Au micro, et dans son livre, Elara Bertho ne se contente pas de retracer une histoire institutionnelle du panafricanisme, elle s’intéresse à la ville considérée comme scène où se développent les circulations d’idées, les rencontres entre militants, artistes, intellectuels, et les tensions entre projet révolutionnaire et réalités politiques. Elle en parle avec passion.
Conakry apparaît ainsi comme un carrefour géopolitique, accueillant exilés, leaders indépendantistes, mouvements de libération, un foyer culturel, où se croisent écrivains, musiciens, cinéastes, journaliste, un espace de projection utopique, pensé comme capitale d’une Afrique émancipée et unie.
Cette approche sensible renouvelle l’histoire du panafricanisme, souvent racontée de façon froide, désincarnée, à travers ses grandes figures ou ses institutions. Elle se nourrit d’une multitude de documents : archives privées guinéennes, correspondances, journaux, tracts, discours, récits de vie, témoignages, mémoires, œuvres littéraires et artistiques, ces matériaux hétérogènes permettent de saisir l’épaisseur affective et imaginaire du projet panafricain : ses enthousiasmes, ses contradictions, ses désillusions aussi.
L’ouvrage insiste sur la dimension utopique du panafricanisme guinéen : non pas un rêve abstrait, mais une utopie en actes, portée par des politiques culturelles, des alliances diplomatiques, des réseaux militants. La Guinée accueille alors des mouvements de libération lusophones, des intellectuels noirs américains, des artistes africains. Cette hospitalité devient un geste politique fondateur.
Conakry devint un centre de production culturelle panafricaine avant de sombrer dans l’horreur de la dictature symbolisée par le sinistre camp Boiro.
Elara Bertho ne masque d’ailleurs pas les contradictions, autoritarisme croissant du régime, surveillance politique, décalage entre discours révolutionnaire imposés aux Guinéens et la réalité.
L’un des aspects les plus originaux du livre est l’attention portée aux émotions: enthousiasme, fraternité, espoir, mais aussi peur, fatigue, désenchantement.
On y retrouve notamment Miriam Makeba et Stokely Carmichael, le couple mythique qui vint s’installer à Conakry en 1968 et fut jusqu’au bout un soutien à Sékou-Touré. (Lire aussi le livre que l’auteure lui a consacré : « Un couple panafricain », éditions Rot.Bo.Krik)
Cette dimension affective permet de comprendre comment une utopie se construit, se vit, puis parfois se fissure.
En articulant histoire politique, anthropologie des imaginaires et géographie urbaine, Bertho propose une lecture profondément renouvelée du panafricanisme.
« Conakry, une utopie panafricaine », CNRS Éditions, 2025.
Musiques diffusées pendant l'émission
- Sory Kandia Kouyaté - Djoliba Ensemble instrumental de la Radiodiffusion nationale - Victoire à la Révolution Miriam Makeba - Maobe Guinée.