«Sur la route du soi», avec la Franco-Malgache Shaïne Cassim
13 July 2025

«Sur la route du soi», avec la Franco-Malgache Shaïne Cassim

Chemins d'écriture

About

Née à Madagascar, d’origine indienne, Shaïne Cassim vit en France depuis l’âge de sept ans. Ecrivaine pour la jeunesse, éditrice, elle revient à la charge avec Sunday Morning, un roman très littéraire, où il est question de l’emprise sectaire, de quête de liberté et des poèmes d’Emily Dickinson.

« Je m’appelle Rosie Lane, je suis forte et je vais foutre le camp d’ici. Ce sont précisément ces mots qui me viennent quand la badine tombe sur mes épaules dénudées, mon dos. Si je les pense très fort, je ne les prononce pas à haute voix. « Repens-toi, Rosie Lane », dit l’Ordonnateur de la Gracieuse Congrégation des Pauvres Pécheurs. Au deuxième coup, un gémissement s’échappe d’entre mes du très beau roman de lèvres, et je pense : Rosie Lane, ne cède pas aussi vite, ton exploit est que tu ne cries qu’à la quatrième fois. Les yeux mi-clos, j’observe sa silhouette très maigre, très nerveuse. Son visage osseux, creusé par deux orbites où des pupilles sombres luisent de haine. J’essaie de garder ma terreur pour moi, il ne faut surtout pas qu’ils sachent ma peur. « Rosie Lane, reprend Ambriel, tu as de nouveau écouté cette musique qui est pourtant répertoriée dans le Registre des Interdits. Le châtiment s’abattra tant que tu n’auras pas demandé pardon. La pochette du disque honni apparaît sous mes paupières. D’une voix qui semble sortir de la tombe de quelqu’un qu’on enterre vif et qui n’a pas envie de mourir, je chante dans ma tête I had a  dream, Joe. »

Ainsi parle Rosie Lane, l’héroïne principale de Sunday Morning, le très beau roman de la Franco-Malgache Shaïne Cassim, paru récemment aux éditions de l’Olivier. L'extrait cité ci-dessus témoigne de l’écriture exaltée de Cassim, portée par le souffle poétique et les échos d’un univers intérieur sensible et vibrant.  

Auteure de littérature pour la jeunesse et éditrice, Shaïne Cassim livre avec ce nouvel opus un récit de grande maturité, un Bildungsroman au féminin, bouleversant de sincérité et d’interrogations. Le roman brosse le portrait d’une adolescente animée par sa quête éperdue de liberté.

Il y a du Bonjour Tristesse, quelque chose de Et Dieu créa la femme, mais surtout des résonances du monologue de Molly Bloom dans Ulysse de Joyce, ainsi que des références à la poésie d’Emily Brontë et de l’Américaine Emily Dickinson. Les citations de poésies et de chansons qui jalonnent ce roman sont autant de clefs d’entrée dans la vie tourmentée des personnages de Cassim : garçons et filles, cheminant sur la route rocailleuse de la vie. Sunday Morning se lit comme un émouvant hommage à la littérature anglaise post-romantique et moderne dont l’auteure s’est beaucoup nourrie

« Je suis née à Madagascar, mais je suis d’origine indienne sans avoir jamais mis les pieds en Inde, raconte Cassim. Lorsque nous sommes arrivés en France, j’avais huit ans. Je savais très bien que même ayant la nationalité française, que je n’étais pas française. Du coup, j’ai décidé de devenir anglaise, c’est-à-dire que je me suis trouvé moi-même une patrie d'adoption qui ne m'était imposée ni par mes origines, ni par mon lieu de naissance, ni par le pays où je vivais en exil. j’ai une patrie d’adoption. Je ne sais pas de quelle façon ça a pu jouer inconsciemment, mais les premières lectures marquantes pour moi sont celles d’auteurs anglais qui sont très vives dans mon esprit. Et c’est comme ça aussi que j’ai pu me constituer une patrie intérieure où je peux vivre dans la langue que j'ai choisie, en l'occurrence l'anglais. Du coup, dès que j’entends parler anglais, je me sens chez moi en fait. »

Une adolescente pas comme les autres

Il ne faut donc pas s’étonner de voir Shaïne Cassim camper l’intrigue de son récit dans l’Angleterre contemporaine, avec pour cadre son paysage entre océans et succession de plaines et collines. Le roman raconte les errances de la jeunesse, aux prises avec les incertitudes de leur vie sentimentale et sexuelle. Or, Rosie Lane, figure centrale de ces pages, n’est pas une adolescente comme les autres. Sa situation est autrement plus dramatique, aux enjeux existentiels.

Rebelle dans l’âme, Rosie veut s’affranchir de l’emprise de la « Gracieuse Congrégation des Pauvres Pécheurs », secte religieuse au sein de laquelle elle a grandi et dont elle ne supporte plus la tyrannie morale et physique. Elle rêve de s’enfuir pour aller vivre sa vie dans le vaste monde.

Sa survie en dépend, comme le rappelle l'auteure. « Pour Rosie, c’est comme si c’était une musique qui sonnait faux. Je pense que c’est son instinct, c’est son ventre en fait, c’est son cœur qui lui disent que quelque chose sonne faux dans ce qu’on lui demande de croire, et quelque chose sonne encore plus faux dans ce qu’on lui demande de croire. Donc, à partir de là, c’est l’histoire d’une émancipation qui est dictée par le cœur. Et je pense que c’est pour ça que c’est si difficile pour elle lorsqu’elle s’en va de cette communauté. C’est que tout à coup, il n’y a plus de repères. C’est un chemin qui est très complexe, très ardu, qui nécessite des allers-retours. Elle s’engage dans une aventure qui ne va pas de soi. »

Nostalgie

L’aventure ne va pas de soi car Rosie n’a pas les codes sexuels, relationnels et moraux de ce « Grand Extérieur » où elle se retrouve désormais, loin de « l’Ici-Bas », son village natal, au bord de la mer d’Irlande. Elle espère trouver l’apaisement dans les bras des hommes dont elle croise le chemin, mais qui ne parviennent pas à effacer le souvenir irrépressible de Gabriel, son premier amour, demeuré à Ici-Bas. Il ne lui reste alors qu’à s’étourdir en plongeant dans la poésie et la musique qui l’accompagnent depuis ses années d’adolescence. Mais cela suffira-t-il pour endiguer la mélancolie et le désespoir qui s’emparent d’elle parfois ? Rien n’est moins sûr.

Sunday Morning frappe par sa fraîcheur, sa justesse, son ambiance mélancolique de fin du monde et de quête inassouvie. La force de ce roman vient aussi de sa part autobiographique, retravaillée par la fiction et l'imagination, comme le rappelle l'auteure de Sunday Morning: "Il y a un mélange du réel et du fictionnel dans ce roman. Je sais depuis longtemps que pour toucher le réel dans son épaisseur du vivant, il faut passer par la fiction. D'ailleurs, moi, ça ne m'intéresse pas de raconter mon histoire ou de témoigner de ma vie. Ce qui m'intéresse, c'est de raconter une histoire qui est en prise avec les questions de libre arbitre, de communauté. Que devient le corps d'une femme dans une société où les interdits font la loi ? Qu'est-ce que le sentiment de culpabilité peut créer chez une jeune fille ? Et qu'est-ce qui peut être abîmé à la fois dans la parole et dans le corps dans le cadre d'une relation aux autres ? C'est pour répondre à ces questions que j'ai écrit ce roman, pas pour témoigner des drames de ma vie."  

Shaïne Cassim. Amis lecteurs, retenez ce nom. Vous en entendrez parler.

Sunday Morning, par Shaïne Cassim. Editions de l’Olivier, 240 pages, 21 euros.