René Depestre, entre poésie et révolution
11 September 2021

René Depestre, entre poésie et révolution

RFI

On connaît René Depestre poète, essayiste, romancier, prix Renaudot 1988 pour son roman Hadriana dans tous mes rêves. Venu à la littérature par la poésie, l’homme fut aussi un militant politique, compagnon de route des frères Castro et de Che Guevara. Le journal intime de ses années cubaines, retrouvé dans un fonds d’archives par des chercheurs, éclaire l’engagement et les fidélités idéologiques de cet écrivain majeur du monde francophone. Né en 1926, dans la ville de Jacmel, en Haïti et installé dans le sud de la France depuis les années 1980, René Depestre est le doyen des lettres haïtiennes. Du fond de son exil « heureux » dans l’hinterland français, le poète n’a de cesse de rappeler son attachement à sa terre natale et ce qu’il doit à cet Haïti aussi loin et toujours aussi proche. « Une fois par semaine, Papa nous réveillait pour nous emmener voir le lever du soleil sur le golfe de Jacmel. C’était le cinéma du petit matin que je transfèrerais plus tard sur le plan sexuel en présentant l’acte d’amour comme un acte éminemment solaire. » Jacmel, son golfe et ses matins magiques sont à l’origine de l’œuvre d’exception de René Depestre. C’est une œuvre prolifique et diverse, composée de proses narratives, poésies, essais et de nombreuses tribunes dans les journaux français et haïtiens. À 94 ans passés, leur auteur se lamente de ne pas disposer de suffisamment de temps devant lui afin de pouvoir mettre en forme et publier tous les manuscrits qui prennent la poussière dans ses tiroirs. C’est effectivement dans un fonds d’archives que des universitaires Serge et Marie Bourjea, spécialistes de l’œuvre du maître, ont découvert le manuscrit du journal intime que l’écrivain a tenu entre 1964 et 1978, alors qu’il vivait à Cuba. La légende veut que René Depestre l’avait complètement occulté de son esprit. Paru cet automne sous le titre Cahier d’un art de vivre, l’ouvrage réunit des notes, des portraits, des analyses, des récits personnels, des critiques de la révolution cubaine balbutiante dont l’écrivain fut un témoin capital pendant presque deux décennies. Il en fut aussi un acteur passionné. Tout feu tout flamme René Depestre a 33 ans lorsqu’il débarque à Cuba en passant par Haïti où il avait espéré s’installer après de longues pérégrinations à travers l’Europe et l’Amérique latine. Placé en résidence surveillée au Port-au-Prince à cause de ses sympathies communistes, il écoutait dans le secret de sa chambre Radio Rebelde, la station de la guérilla des frères Castro retranchée dans les contreforts de la Sierra Maestra. Il rêvait de rejoindre ces jeunes gens qui, à quelques encablures de la côte nord-ouest d’Haïti, se battait et aspirait à enflammer l’ensemble de la poudrière latino-américaine. Le rêve se réalisa en mars 1959, lorsque le jeune Depestre put s’envoler pour La Havane très officiellement, s’étant fait inviter par le compagnon de route des frères Castro, Che Guevara en personne. Ce dernier avait eu des échos de l’article que l’écrivain avait fait paraître dans le journal haïtien Le Nouvelliste, saluant le triomphe des guérilléros cubains et insistant sur la portée latino-américaine de l’événement. Che avait aimé l’article et souhaitait rencontrer son auteur. « J’ai reçu un message du poète Nicolas Guillen, se souvient Depestre. Il me disait que le commandant Che Guevara désirait me recevoir. Alors j’ai pu quitter Haïti. Le Che m’attendait à l’aéroport de La Havane avec son escorte. Après, il m’a emmené chez lui. Nous avons eu un entretien qui a duré six heures. On a parlé de tout, de la littérature, de la révolution. Il a mis sous mes yeux le projet de révolution de Castro. Et puis, nous avons parlé de Nazim Hikmet, de Paul Éluard, de Pablo Neruda, des grands poètes. L’homme que j’avais en face de moi était très complexe et très complet. »   Guevara deviendra l’ami et le mentor du jeune Haïtien tout feu tout flamme, et il l’incitera à rester à Cuba et à s’impliquer dans le mouvement castriste. C’est ce que fera Depestre, en participant avec enthousiasme à la révolution sur le plan militaire, mais aussi sur le plan politique et culturel, avant de prendre ses distances avec le régime après la disparition du Che en 1967. Devenu suspect aux yeux du régime à cause de ses prises de position en faveur de la liberté de penser et d’écrire, il sera obligé de quitter l’île définitivement en 1978. Dans le journal qu’il a tenu entre 1964 et 1978, avec deux interruptions au milieu, Depestre a raconté par le menu ses différentes activités au service du pouvoir révolutionnaire cubain qui l’ont conduit à travers le monde communiste, en Asie et en Europe. Il exerça des fonctions de journaliste dans la presse officielle cubaine et de conseiller littéraire des Éditions nationales. Dans les pages du livre de Depestre, il est beaucoup question aussi de la vie intime, de la joie de vivre et de l’acte d’amour comme un éblouissement des corps. « Baiser, c’est toujours beaucoup plus que baiser quand on fait l’amour à corps éblouis », écrit le poète militant. Une affirmation qui n’est pas sans rappeler le rôle de l’amour et de la femme dans les œuvres de cet auteur, empreintes de ce qu’il a appelé son « érotisme solaire ». « J’ai une vision solaire de la femme, une vision solaire de l’acte d’amour lui-même, explique René Depestre. Avoir une vision solaire, c’est concevoir l’amour comme une fête, pas comme un sport. C’est une double fête pour l’homme et la femme. C’est ça l’amour à mes yeux. Je ne suis pas un Casanova, ni un Don Juan, ni un disciple de Sade. Je ne sépare pas l’amour de la joie de vivre. » Disgrâce À partir des années 1970, changement de ton dans le Cahier d’un art de vivre. Désormais, les entrées du journal du poète se font haletantes, témoignant de l’urgence des questionnements de l’écrivain sur les dérives staliniennes du régime cubain. À la fin des années 1970, lorsqu’éclate l’affaire du poète Heberto Padilla, Depestre prend position publiquement en faveur du rôle critique des intellectuels et des artistes dans la révolution. La réaction du pouvoir ne se fera pas attendre. La Havane lui retire son passeport, avant de reléguer le révolutionnaire haïtien dans un poste fictif de professeur sans chaire. C’est ce qu’on appelle la disgrâce. Depestre quittera le pays le 7 janvier 1978 dans des circonstances dignes d’un roman d’aventures pour rejoindre Paris où un poste de consultant l’attendait à l’Unesco, dirigé alors par son ami, le Sénégalais Amadou-Mahtar M’Bow. Ce qui fait la valeur de ces carnets à l’origine du nouveau livre du poète, c’est l’hygiène éthique du révolutionnaire qui les sous-tend. Leur auteur est habité par un profond sentiment de fidélité envers ses compagnons de route malgré le lâchage et le désenchantement, comme il l’affirme dans son entrée du 16 mars 1978. « Quoi qu’il m’arrive – même le pire – je ne serai jamais un témoin détaché, ironique ou de mauvaise foi, de ce que j’ai eu le privilège de pousser dans cette île de mon cœur. Tout ce qui de l’enfance a été préservé en moi restera toujours aux aguets pour m’empêcher d’être injuste ou ingrat envers la révolution cubaine. »   C’est d’autant plus difficile pour René Depestre d’être injuste ou ingrat car, comme la chronologie de son œuvre le révèle, ce compagnonnage des révolutionnaires a été pour lui le véritable déclic de sa propre révolution intellectuelle et le point de départ de son œuvre de maturité, à mi-chemin entre fiction et poésie, célébration et critique, réalisme magique et réalisme tout court. L’expérience cubaine a donné une nouvelle impulsion à la production littéraire de l’écrivain dont l’œuvre a gagné en épaisseur et en profondeur, « faisant passer René Depestre de son état de chrysalide à celui de véritable créateur », écrivent dans leur belle préface les éditeurs du Cahier d’un art de vivre. C’est sans doute parce qu’il a su transformer l’échec de son engagement militant en triomphe pour la poésie, que l’alchimiste de Jacmel peut espérer que sa mémoire parmi les hommes aura peut-être un jour « quelque chose à voir avec le sort des étoiles ».   Cahier d’un art de vivre. Cuba 1964-1978. Édition établie, préfacée et annotée par Serge et Marie Marie Bourjea. Actes Sud, 320 pages, 27 euros.