Une icône de toujours: Rose Torrente et la place des femmes grands couturiers
31 January 2026

Une icône de toujours: Rose Torrente et la place des femmes grands couturiers

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La France, berceau de la haute couture, a vu naître des maisons emblématiques telles que Chanel, Dior, Givenchy, Yves Saint Laurent ou Torrente. Aujourd'hui, nous accueillons Rose Torrente, sœur du légendaire Ted Lapidus, tous deux grands noms de la haute couture française. La fondatrice de la maison Torrente sort un nouveau livre intitulé Mon siècle de mode, où elle témoigne de son parcours, sa passion et son combat pour faire reconnaître sa contribution à la haute couture française.

« Mon premier modèle, c'est ma robe de mariée. C'est le premier modèle que j'ai dessiné dans ma vie. Je n'avais jamais fait de robe avant de faire la mienne. Je l'ai dessinée. Je ne l'ai pas cousue. Je ne sais pas coudre, pas du tout, mais je sais créer », se souvient Rose Mett.

Grand couturier et fondatrice de la maison de haute couture Torrente, elle explique son changement de nom : « Je ne pouvais pas m'appeler Mett, je ne pouvais pas m'appeler Lapidus. C'était la mode italienne. Avec une bande d'amis, on chantait les chansons italiennes. Et puis d'un seul coup, ''Torrente'' est venu tout seul et j'ai dit: "C'est un joli nom". D'abord parce qu'il y a des ''R'', et le ''R'' porte chance. Et puis, dans ''Torrente'', il y a ''or'' et il y a ''rente''. Ce fut un bon présage. »

Rose Mett est née Lapidus, dans une famille où la mode prend toute la place : un père tailleur, un frère grand couturier ayant habillé Brigitte Bardot, Alain Delon ou encore John Lennon... Elle a passé une décennie aux côtés de son frère comme assistante : « Je suis la sœur de Ted Lapidus et j'ai été son assistante pendant dix ans. Une assistante, c'est celle qui fait tout, du commencement jusqu'à la fin. Pendant dix ans, il a fait ses créations sur moi, et pendant qu'il créait, il me donnait l'envie de créer. Lui, il avait une mode militaire comme la saharienne, il voulait toutes les femmes en uniforme chic. Il voulait qu'elles soient dans la rue et puissante. Telle était sa vision de la mode. Moi, pendant ce temps, j'imaginais des femmes tout en douceur, avec des robes de rêve qui faisaient briller le regard des hommes. Ce côté artistique, que je ne soupçonnais pas, s'est développé. Je ne pouvais pas imaginer qu'un jour je serai une créatrice. »

Autodidacte, en 1969, Rose Torrente ouvre sa première boutique. Elle habille avec simplicité en valorisant la féminité naturelle : « Du jour au lendemain, j'ai acquis ma liberté. J'étais tout chez Ted, mais je ne faisais que ce qu'il voulait que je fasse. D'un seul coup, j'ai dit : "Je vais m'exprimer". C'est extraordinaire, la liberté ! Du jour au lendemain, j'ai engagé à la chambre syndicale quatre stagiaires. Je leur ai dit : "Voilà, on va créer des nouvelles robes, on va créer une nouvelle mode". À l'époque, il existait le prêt à porter, les trois hirondelles, une mode un peu luxueuse, la couturière ou le couturier. Ce que j'ai créé n'existait pas. J'ai été la première à créer une haute boutique où, tous les mois, toutes ces jeunes femmes qui avaient envie de s'amuser sont venues les unes et les autres. Au bout d'un an, j'avais neuf vendeuses et elles attendaient leur tour pour acheter un Torrente. »

C'est en 1971 que Rose Torrente inscrit son nom dans le cercle très fermé et très masculin de la haute couture parisienne : « Au moment où je me suis inscrite à la chambre syndicale, personne n'entrait jamais à la chambre syndicale. Il y avait des boules noires. J'avais fait le dossier de mon frère, je connaissais tous les écueils, et quand j'ai présenté ma candidature, je savais que je n'aurais pas de boule noire. Je connaissais le dossier par cœur, je l'avais fait. Mais personne n'est rentré après moi. Personne ne rentrait jamais. Il fallait avoir 20 ouvrières à temps plein, défiler trois fois par semaine dans nos salons privés, avec sept mannequins à demeure. En plus, il fallait présenter 50 modèles. C'était tellement lourd ! Et il fallait des équipes pour avoir ces 50 modèles. On nous a imposé l'infaisable. Tout cela par une chambre syndicale snob, repliée sur elle-même. Chaque jour, il y avait de nouvelles contraintes qui faisaient que quatre grands couturiers ont été rachetés, et tous ont déposé le bilan parmi des gens comme Lacroix, Scherrer, Ungaro. Les meilleurs, des grands de grands. »

Dans son livre intitulé Mon siècle de mode, la fondatrice de la maison Torrente partage son histoire familiale, sa vision de la mode et son œuvre qui dépasse les frontières françaises. Reconnue à l'étranger, elle déplore que son travail soit invisibilisé, encore aujourd'hui, en France :

« Les gens courent les musées pour voir des expositions. C'est la différence avec mon époque où personne n'allait au musée. Je ne suis sur aucun livre, aucune exposition, comme si je n'avais jamais existé. Comment peut-on écarter quelqu'un qui, toute sa vie, a fait carrière, et une carrière à l'international ? Quelqu'un de très connue avec 80 boutiques au Japon, deux en Chine, deux à Singapour, deux à New-York... J'étais partout ! Et en France, aujourd'hui, quand on écrit un livre sur la mode, on oublie que Torrente a existé. C'est insupportable ! Un soir, un peu dans la pénombre, j'ai entendu après nos collections, "il faut se débarrasser d'elle, elle est trop commerciale". Qu'est-ce que ça veut dire, trop commerciale ? Ça veut dire que quand je passais au 20h et que les femmes voyaient mes collections, elles aimaient ! "C'est ça que je veux pour me marier. Je marie ma fille, c'est cette robe là que je veux", voilà ! Elles arrivaient le lendemain à la boutique, et ça, aucun de mes confrères ne le supportait. On disait : "Elle est commerciale". Parce que j'ai refusé de faire une mode qui soit une mode de spectacle. Le spectacle, c'est autre chose, mais une mode où vous travaillez 300 heures sur une robe, vous voulez qu'elle plaise, vous voulez que les femmes en aient envie. Ma différence a été là. Mon rêve, c'était d'habiller et j'y suis arrivée. »

Pour Rose Torrente, la mode doit être un langage de liberté et non pas une prison de conventions : « Si la haute couture, la chambre syndicale ne se réveille pas, elle sera morte. Morte ! On ne peut pas tourner autour de quatre maisons. Il y a des jeunes, mais ils ne sont pas suffisamment aidés. On ne parle pas assez d'eux. On invite tous les pays étrangers en se glorifiant. Mais pourquoi recevoir les autres si ce n'est pas pour nous défendre nous-même ? On a tout pour le faire. On a des talents qui sont dans des coins qui ne sont même pas réveillés. On a tout. Occupons-nous d'un rayonnement français qui devrait perdurer. C'est ce que je souhaite. C'est pourquoi j'ai écrit ce livre. Je souhaite que ça perdure. Quand je suis allé à l'Institut français de la mode (IFM) et qu'ils m'ont montré tout ce qu'ils font, c'est formidable parce que ce sont des gens qui sortent des grandes écoles, de Sciences-Po, d'HEC pour se former, pour le devenir de la mode française. Mais ce qui est une erreur, c'est de continuer à leur dire "Faites quelque chose qui se remarque". Mais faites plutôt quelque chose qui se porte ! C'est ça, la vérité. Les Italiens l'ont compris. Ils arrivent avec une mode dont on a envie. Pourquoi on devrait faire des choses qu'on ne porterait pas ? C'est une erreur monumentale. Et quand j'ai vu ça, j'ai dit : "Quelle erreur de rester dans cette erreur". Le spectacle peut être une mode belle, qui dépasse et qui surpasse la mode des autres parce qu'on a les gens pour le faire, les talents pour le faire. Et ces talents-là, il faut leur donner le plus de chances possible. »

Consciente de l'importance de transmettre, elle a créé l'Institut français de la mode, afin de former les jeunes générations et préserver l'excellence française : « J'ai créé l'IFM. Je l'ai créé, toute seule, la plus grande école de mode presque du monde, parce que je savais que si on ne transmettait pas, il n'y aurait plus rien. J'ai demandé à Madame Mitterrand, que j'habillais : "Je ne vous demanderai jamais rien pour moi, mais aidez-moi à créer un troisième cycle. Qu'on apprenne aux jeunes la pérennité". J'ai été reçu par Monsieur Fabius, Monsieur Chevènement, Monsieur Rocard avec un sourire, un café et un verre d'eau, et ils m'ont dit : "Oui, vous avez raison, mais pas tout de suite, on fera ça plus tard". Et puis, la Bunka de Tokyo a décidé d'ouvrir en France, et là, on lui avait donné la permission. Quand je l'ai su, à la dernière minute, deux jours avant que ça n'ouvre, je suis allé voir Edith Cresson, que j'habillais, et je lui ai dit : "Écoutez, on va ouvrir une école japonaise et nous, on n'a rien". Elle m'a dit : "Qu'est-ce que c'est cette histoire ? Bien sûr que je donne l'argent tout de suite". Elle a appelé Jack Lang en disant : "Tu es à la culture. Tu vas participer avec moi et on ouvre un troisième cycle". Jack Lang a appelé Pierre Bergé en disant : "On va ouvrir la plus grande école de mode du monde et tu seras président". Ils m'ont volé, ça s'appelle voler. Peu importe. J'ai été vice-présidente pendant 25 ans. Mais voir écrire que Pierre Bergé a dit : "J'ai toujours voulu ça", alors que je l'ai emmené à l'Élysée et que derrière la porte, il m'a dit : "Ces gens-là, il faut leur prendre leur pognon". Ce sont ses mots ! J'ai supporté parce que je voulais tellement cet institut. »

Malgré ses succès, Rose Torrente éprouve de la tristesse face à l'oubli de sa Maison et de ses engagements pour la mode en France : « Je suis une créatrice cachée. Dans toutes les revues françaises, tous ces journaux, on oublie Torrente ! Mais pourquoi ? Alors que ma mode a été belle, internationale... Aujourd'hui, elle est encore dans le temps présent. Pourquoi est-ce qu'on a voulu me chasser et m'oublier en France ? Seulement en France ! Dans tous les pays étrangers, en presse étrangère, c'est une ovation. Pourquoi pas chez nous ? Pourquoi me faire ça ? Ce livre, au départ, je voulais l'écrire pour ma famille, parce que j'ai eu une jeunesse très, très difficile. Je suis pupille de la nation. J'ai connu la guerre, j'ai traversé l'époque de la guerre. J'ai perdu mon père qui a toujours été présent dans ma vie malgré qu'il ne soit plus là. Mais quelque part, je me dis qu'avoir eu tous ces moments difficiles m'a donné la force que j'ai eu ensuite. Et malgré tout ce qui m'est arrivé, j'ai écrit ce livre pour raconter. Parce que l'injustice, on doit la faire connaître. Pour moi, ce qui m'est arrivé avec la presse française, c'est une très grande injustice. J'ai écrit pour dire : "J'existe !". Je suis la seule qui suis encore en vie. Mes confrères sont tous morts. Alors, je ne veux pas parler des absents, sauf pour en dire du bien. À part Pierre Bergé, vraiment, ce n'est pas possible. Mais honnêtement, la chance d'être la seule à être encore là et dont on ne parle pas... Alors, pourquoi ? Pourquoi ? »

En dépit de cet oubli, Rose Torrente encourage la jeunesse à exprimer ses talents : « Pourquoi j'ai écrit "Un siècle de mode" ? C'est la différence qui existe entre l'ancien siècle et aujourd'hui. Vous avez de la chance parce que tout est à portée de main. Et celui ou celle qui veut se réaliser a des chances. Il faut le vouloir. Je suis maître de conférence. J'ai une retraite d'HEC alors que je suis autodidacte. Quand je vois tous ces jeunes, il y a quelques années, au moment où j'enseignais, qui avaient des projets... Je les ai vus se construire. Et aujourd'hui, ces projets se sont réalisés. C'est le plus grand bonheur. C'est ce que je souhaite à toute la jeunesse française et que ce rayonnement perdure vraiment. Je suis une acharnée de ce que nous avons la chance de posséder et que nous pouvons transmettre. »

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